Poèmes
Ivan de Monbrison

Le Temps

à Camille B.

Le vent blessé à la main porte la nuit à bout de bras, la silhouette tressée de chair donne corps à cette chute sur le chemin où tout s’éloigne réunis au centre du monde le feu redonne mémoire aux plis des flammes desséchées, le socle qui plante la tête rend l’équilibre à ses épaules, le nuage blanchi de vent arrache les doigts à leur main, l’angle fermé de nos yeux permet de voir au delà du temps son invisible longueur.

 

Le ballon

Seuil, amer ventre qui nourrit la chair, le silence amputé de l’ombre ne laisse aucun reflet s’étendre sur la surface du miroir, là, où la silhouette du mort traverse les espaces engourdis, à la charnière de nos deux corps les nerfs tendus se disloquent et le crâne vissé au cou se détache comme un ballon pour s’élever dans l’espace vide où se construit son seul mouvement, sans couleur et sans bruit, comme un rêve qui, muettement, s’attacherait à sa destruction.

 

Naissance

Vision cherche sans donner à l’enfant amputé de l’utérus ce cordon ombilical qui y arrache sa silhouette anonyme là où putréfié le visage déformé de douleur laisse parler une bouche née presque de la parole qui s’arrache à la langue quand son gosier s’écarte et laisse sortir un visage ou bien serait ce l’image même de sa naissance atrophiée qui le torture l’aube grise où déjà détruit par le feu il n’est encore pas vrai mais conçu à la charnière vissée de ses membres boursouflés par la folie.

 

Ruines

Cette chute à l’envers nous laisse écrus sur le chemin du désir qui traverse la paysage sombre de l’oubli où nous sommes renversés comme autant d’idoles déchues. Sépulture où sommeil le mort qui respire, à l’ombre où l’oeil s’ouvre et voit la mer venir au loin et s’asseoir sur sa tombe, des blocs de marbres brisés s’entassent au fond du décor, les ossements cachés dans l’ossuaire servent de socle à une tête noire et chauve où brillent un regard équivoque et troublé par la folie de notre désastre.

 
Démence - Cadavre

Le cadavre démembré ressemble à celui hirsute qui tremble sur les créneaux qui se disloquent en nous-mêmes, le silence qui tombe en miettes grêlé de trous comme une bouche édentée se peuple de nos pensées qui tiennent dans une cage comme un essaim d'insectes fous, cercueil aux mailles tressées par le temps.

 

Les morts-vivants

Rêve porté vers l'au-delà dans les charniers d'enfants mort-nés, le temps s'asperge d'urine et se lève hors des latrines de mon cerveau, buste décapité qui vocifère à tue-tête des braillements de nourrissons, à pleines mains je prends mes tripes et les pose devant moi j'y vois des images brouillées des morts-vivants qui me côtoient.

 

La route

la route qui menait au petit cimetière le soleil était bas et l'ombre des oeillères ce qui reste à plat du corps sorti du cercueil les mains sur les deux yeux on reste sur le seuil le vol des corbeaux la nuit vient doucement l'arbre penche mollement le temps les bras en croix il n'y a plus rien maintenant et caché dans l'ornière se tient le visage que l'on ne voit pas le mort édenté le manchot sans ses mains qui traînent dans la poussière ne sait rien de demain le soleil aplati et l'ombre qui s'étire le long du corps sans vie

 

Paysage

Au coin du carrefour
un homme maigre est là
et le ciel est trop bas
mais il fait encore jour
pas à pas
j'avance à reculons
vers le trou où traîne mon ombre
un cadavre les bras en croix
se signe au passage
d'hommes fous ou bien malades
son pas se perd
le ciel se déchire
en deux comme un habit
et déverse ses entrailles
là où jadis
traînait le cimetière
à côté de chez moi
dans l'ornière
où s'attarde mon pas

 

La corde au cou

Le silence avance lentement dans le noir l'ombre est nue et je suis plus petit...
rien ne bouge derrière le miroir
et les bibelots sur l'armoire
font une vraie cacophonie
le corps recroquevillé ne voit rien
des traces de pas qui vont sur le chemin et puis pas à pas j'avance vers l'image le coeur percé de trous les yeux en bandoulière et puis la corde au cou.

 

Les doigts troués

Des morceaux de la nuit étalés sur la terre et mon corps désossé qui traîne dans le noir la poussière qui s'accumule entre mes dents et sous mes ongles le fruit pendu à l'arbre le pendu qui ne tient plus que sur une jambe c'est lui je ne l'avais pas reconnu alors que le jour avance et que la nuit recule l'aube en transparence laisse entrevoir le monde se couchent les somnambules qui rêvent à voix haute étendus sur le sol le soleil ouvre ma bouche entre il se glisse sous mon ombre et je pleure des larmes en formes de doigts troués.

 

Une peinture

Rêve qui n'agite que la nuit
remet le soleil de travers
ce que cette ombre qui s'amenuit
laisse de mon corps l'envers
dressé derrière le décor
où se soutiennent ces cadavres
ce qui demeure de mon corps
n'est plus un hâvre.
Charognes charriées par le futur
le pont jeté entre ces rives
lasse des rêves perdure
où bien dérive.
Une fois dressée la statue
je ne me lasse de l'adorer
quand celui qui git s'est tu
sans s'éroder;
recroquevillé dans le noir
il reste dur
de cette apreté des miroirs
si lisses et purs
comme la pureté du désespoir
dans une peinture.

 

 

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