Poèmes
Raymond Matabosch

Nazareth.

Gelées matinales,
des stalactites aux fenêtres.
Sapin de Noël.

Un élan meurt au matin,
la neige est rouge sang.

Retour aux cabanes
faire Tabagie d'un cerf
tant provisions durent.

Celui qui en a le moins,
c'est celui qui l'a chassé.

En Nouvelle Ecosse,
blanches étendues du Nord.
Ecran transposé.

Les terres de Canaan?
Celles de chott el Cherid?

La Sainte écriture,
un Messie doit arriver.
La parole donnée.

Juif, chrétien ou Mazdéen,
tout enfant vient au monde.

Préserver du feu
dont les hommes et la pierre
seront combustibles.

Aucun nouveau né, vivre,
pour Romain, ne le pourra.

Des hardes guerrières
maculent l'immaculé.
Neige blanche et pure.

Rose rouge un front ornant,
expire un adolescent.

Dans un désert blanc,
une colonne s'avance.
Femme sur un âne.

Fuir! Fuir vers la liberté-
Un homme, devant, à pied.

Sur l'océan de sel,
une caravane avance,
le pas chaloupé.

Hardi bâteau du désert,
le mal de mer sur son dos.

Deux femmes enceintes,
l'une juive, mazdénne
l'autre - Les Deux Mondes.

Quoi comprendre ne saura?
Une naissance est sacrée.

Dans la bergerie,
son époux à ses côtés,
seule elle se trouve.

Pauvre est sa couche de paille,
les animaux pour soutien.

Dans la nuit profonde
toutes les femmes autour
apportant leur aide.

Solennité de l'instant,
les hommes sont écrartés.

Une étoile brille
dans un ciel de nuit sans lune.
Forte est la gelée.

Les douleurs d'enfantement,
l'époux ne sait trop que faire.

Une lueur blanche
transversale à l'horizon,
l'heure de l'as-soubh.

Un cri d'enfant nouveau-né
couvre l'appel du muezzin.

Un enfant blond nait,
pour berceau une mangeoire.
Malheur au vivant.

Les loups tournent affamés,
en rond autour du nombril.

Un garçon est né,
grande est la joie du numide,
fiers sont les parents.

La mère a badigeonné
d'encre noire sont visage.

Les sentes pentues.
Trois rois mages une étoile,
sans la perdre, suivent.

Allégorie d'un poète,
l'instant magique perdure.

Parents et amis
venus offrir le couteau,
respect de l'usage,

mais le chemin est très long
encore pour Matmara.

Dans la même nuit,
deux enfants nés de parents
de coeurs différents.

L'un mourra sur une croix,
l'autre enfièvrera le monde.

 
Elégie aux terres du Roussillon.

A grands flots versés,
le soleil généreux noie,
de ses rais féconds,
les terres du Roussillon.
Sous la voûte bleu-
intense du ciel s'étirent
l'eau, l'ocre des sables,
les rougeoyantes découpes
rocheuses, la plaine
en damiers multicolores
et l'amphithéâtre
des prestigieuses montagnes
aux sommets mythiques,
mystiques, sacrés, bénis
des divinités.
De votre passé,
vous, terres de Roussillon,
antique province,
par désir royal créée,
êtes Els Comtats
de Roussillon et Cerdagne.
Que ceux qui vous veulent
de la Catalogne Nord
soient donc des impies
car jamais n'avaient été.
Qu'ils en soient maudits
de vous en avoir ainsi,
hors toutes les règles,
impunément baptisé.
Du haut du Capcir
à la Méditerranée,
des pics enneigés
aux sables fins blonds et roux,
succession d'abîmes
profonds et de gigantesques
vagues, unes, autres,
jusqu'à la mer s'enroulant,
y venant mourir.
Lointaine île dominant,
aiguille acérée,
ce paysage grandiose,
à la qualité
de ses inquiétants canyons,
à la majesté
de ses fleuves et ses plaines,
à la souveraine
merveille de ses clichés
et de ses eaux fortes
sans cesse renouvelés,
le Mont Canigou.
De Roussillon et Cerdagne,
inique traité
partageant injustement
un sol souverain
de Guifred oeuvre pérenne,
inique partage
entre la France et l'Espagne,
terres sacrées êtes
un vaste musée à ciel

ouvert sur l'éternité.

 

Terre de Roussillon

adoubée par un soleil
engrossant ses sols,
gorgeant de sucre ses fruits,
terre de lumière
bénie des divinités,
majestueux est
le vénérable cerbère
trônant au milieu.
Vieux berger aux cheveux blancs,
-Sirius son image-,
de neige encapuchonné,
immuable, il veille.
Et les brebis égarées,
par sentes pentues
gravissant ses verts versants,
paîssant herbes tendres,
se recueillent sur ses flancs.
Pic du Canigou,
l'Olympe des catalans,
emblème et berceau
d'une nation historique,
en Lui, sanctuaire
de l'esprit qui les anime,
brûle cette flamme
ardente ayant nom le Sang
qui les rend si fiers
d'être nés de race digne.
En son sein, chevauche
encore le fondateur
de cette nation
aux racines implantées
dans les profondeurs
d'une terre nourricière.
Guifred el pelut
en était son glorieux titre.
D'un lambeau de sol,
un royaume en avait fait
et l'Europe entière
vénére ses descendants.
Pic du Canigou,
aux quatre dents acérées,
un sommet unique,
imposant et remarquable,
montagne magique,
il permet la découverte,
détours des chemins,
de milliers de paysages
aux mille couleurs.
Alternant les sensations
des forets sauvages, -pins
et feuillus mélés-;
des angoissants canyons
aux vertigineux
apics, aux impressionnantes
cascades, aux gouffres
sombres et aux eaux grondantes;
des douces rondeurs
des étages d'estivage;
et des chapelets
de lacs au bleu scintillant;
dans les pas des hardes
d'isards menant à la cîme
lancée dans l'azur
flamboyant, le Canigou,
montagne divine,
s'érige dans la splendeur
d'un peuple pérenne.
A ses pieds, vignes, vergers,
damiers maraîchers,
garrigues, chênes-liège
et cactus s'étalent;
les plages aux sables fins
et dorés s'étirent;
et la mer dolente berce,
au son des coblas
sardanistes s'accordant,
les coeurs enfiévrés.
Nul, pourtant, chatouiller
les douces gentianes
lançant hampes bleues ou jaunes
au plus près des neiges
éternelles, ne pourra.
Le velours vert sombre
des pins à crochets, montant,
escaladant pentes
et ravins, et sur replas
s'étageant, toujours
plus haut, -du climat, clémence
engrossant les pignes-,
avec la variété
des couleurs florales
aux si réputées senteurs
iodées, contraste,
sous un ciel au bleu serein.
Pic Canigou,
au sein de cette montagne,
de Verdaguer, Muse,
de Goethe, la Palestine,
villages perlant,
abbayes sacralisant,
en tous lieux s'impose
merveilleux et, en Lui , l'homme

a toujours su s'immiscer.

 

C'était l'hiver

C'était l'hiver... Le Sage était assis au zénith d'un univers sans univers, en des temps sans temps, au milieu de nulle part, partout et ailleurs et là... où il n'était pas.

Ciel bleu sans nuage.
Osant arriver dernier,
l'homme sage passe

L'écran noir de ses pensées déroulait un blanc manteau neigeux. La terre s'était assoupie. Les oiseaux avaient déserté, en nuées partis vers des oasis lointaines. Les fleurs flétries, fanées, décrépies, mais engrossées, s'étaient éteintes sans spasme.

Le silence tombe.
Un lourd et pesant manteau
ensevelit l'ombre.

Les arbres lançaient vers un ciel plombé, vert de gris, leurs squelettes nus, dépouillés, écartelés, suppliciés, torturés, tourmentés, épouvantails du vide. Les jardins dormaient.

Matin gris d'hiver,
un arbre serti de gel.
Nuages derrière.

De lourds nuages roulaient, s'amalgamant aux montagnes, des trains de langes et de couches sales, maculés, sordides, immondes, ragoûtants, ignominieux.

L'horizon bascule
dans un triste et long sommeil.
Morsures du froid.

Seule, allant par les routes défoncées, des abois des meutes faméliques, affamées, inassouvies, inapaisées, implacables, inextinguibles, s'élevant sur son passage, une femme... en noir... traînait un violon afin d'en jouer... de dos... au miroir mais, de ses doigts figés, rien ne semblait animer l'archet de marbre.

Un regard de neige,
comme au soir du premier jour,
une oeuvre accomplie.

Figée, engourdie
et toute de noir vêtue,
une âme en peine erre.

Tout était rudesses et éclairs, steppes immenses et archipels de solitude, bris de clôture et bris d'épaves! Oubliée l'Indochine, effacée l'Algérie, aseptisé le Golfe, le canon tonnait au Kosovo.

Des troupes en marche
rasent tout sur leur passage.
Les retour des Huns.

Le bruit des bottes s'égarait dans la turpitude, la honte, le déshonneur, la flétrissure, l'opprobre, l'ignominie, l'indignité, la bassesse et l'abjection des charniers puants, fétides, pestilentiels, méphitiques, toxiques et infects.

Hâves décharnés,
en colonnes faméliques,
perdus dans la nuit.

Et dans la morne plaine de Waterloo, il ne restait que les ombres sonores des troupes en marche.

Perpignan, le 25 Septembre 2001

Raymond MATABOSCH

 

Carthage.

Suaves parfums
dans les orangers en fleurs.
Un soir, Mégara.

Reflets, en mer, de la ville:
Qart hadasht ceinte de gloire.

Passe, ombre furtive
dans les jardin d'Hamilcar,
Salamnbô la belle.

Un coeur s'emballe au discret
froufrou d'un voile princier.

Merveilleux instant
et insigne privilège,
la poitrine brûle.

Un mercenaire l'attend,
tendre et funeste passion.

Toucher au manteau
de Tanit, interdiction
formelle édictée.

Insouciante jeunesse,
imposantes funérailles.

Contée, sur ses lèvres,
une merveilleuse histoire.
Ses frères puniques.

Un monde de bâtisseurs
et de valeureux guerriers.

Du pays de Canaan
sont les enfants de Carthage.
Fils de Phénicie.

Habiles navigateurs,
mers et océans pour eux.

Peuples de la Mer,
ainsi pour les Egyptiens
de Ramsés étaient.

Bien qu'oubliée, la cité,
de considération, digne.

Commerçants hors pair
et constructeurs émérites.
Sidon, Tyr... maîtresses.

Anses rocheuses propices,
des cothons en tous les sites.

Navires au large,
par centaines amarrés.
Colonisation.

Utique et Gadés fondées:
Carthage portes ouvertes.

Sur une presqu'île
de lagunes entourée.
Les marins de Tyr.

D'un cothon nait une ville
six siècles de splendeurs.

Des Dieux adorés,
Tanit et Ba'al Hommon-
pour eux le Moleck.

Cérémonies religieuses,
sacrifice des enfants.

Dans une fournaise,
les malheureux sont jetés,
un rite de Tyr.

Sur le Tophet, dans des urnes,
les cendres sont conservées.

La prospérité
pour la ville, la coutume
devait apporter.

Les rituels consacrés,
les fêtes battaient leur plein.

Vie reprenant cours,
les festivités finies-
Ardeurs au travail.

Les paysans dans les champs,
les notables au palais.

Un gouvernement
de forme républicaine.
Monde précurseur.

Carthage la magnifique
huit siècles avant notre ère.

Un Sénat, hommes
libres, destin d'un état.
La démocratie.

Chaque année deux rois élus,
Suffètes étant nommés.

Constitutionnelle
monarchie ainsi était,
pour le bien de tous.

Rois assistés d'un Conseil
des Anciens de science instruits.

Eux, sénateurs
choisis parmi le familles
représentatives.

Des hommes dignes de foi
près du peuple se posant.

Les uns Magonides,
et autres Hannonides.
Sénateurs intégres.

Gouverner dans transparence
objectif premier des Rois.

Une oligarchie
en fait, les marchands gérant.
Terre accaparée.

Un exemple pour Athènes,
Rome, Venise et Florence.

Arboriculture,
agriculture savante,
l'art carthaginois.

Renaissance du Croissant
fertile dans leurs travaux.

Monde en expansion,
les principales ressources
issues de la terre.

Luxuriance du commerce
pour l'énorgueillie cité.

Surtout le commerce,
"les Puniques l'inventèrent",
dit Pline l'Ancien.

Navires chargés d'argent
et d'étain bravant tempêtes.

Négoce des métaux,
de Gadés à Cadix qu'ainsi
aux Cassitérides,

Sur toutes les mers étant,
fiers en étaient leurs marins.

Les trente mille hommes
avec le suffète Hannon,
prodigieux voyage.

Longer la côte africaine,
souvenir l'histoire en garde.

Ses nombreux navires
sud du Maroc atteignant,
Lui leur Général.

Qu'enfin la Mauritanie
vue, revenir au Pays.

Gloire l'y attendant,
sur les tablettes gravé:
"Hannon le Roi Grand."

Retour vers Mère Patrie,
soulèvement des Berbères.

Spendios et Mathô
ont fomenté coup d'état-
tueries et bains de sang.

Quels objectifs fallacieux
animent les mercenaires?

Guerre inexpiable,
entre des frères de sang,
humiliant Carthage.

La ville à feu et à flammes,
peur se lit sur les visages.

Le peuple attéré
et le palais menacé-
la guerre civile.

Les sénateurs sans riposte,
se profile décadence .

Au port, Hamilcar,
averti de la révolte,
vient de débarquer.

Carthage en effervescence
espère en son général.

Durs affrontements,
nul ne cédant moindre pouce,
trois années durant.

Entre factions acharnées,
la mort hante les batailles.

Offrandes aux Dieux,
Tous les prêtres en prières-
Que victoire soit!

Les mercenaires acculés
au défilé de la Hache.

Deux jours et deux nuits,
les effroyables combats
déciment les rangs.

Exemplaire sentence
réservée aux rénégats.

Un pays exangue
guigné par Rome assombrie
Sardaigne annexant.

Pour Carthage, long début
de la fin, déclin s'amorce.

Après mercenaires
écrasés, nouvelles forces
levées - espérances.

La conquête de l'Espagne,
plusieurs colonies fondées.

Mais Annibal, fils
ambitieux, Sagonte prend,
ravivant la guerre.

En lui, désir de revanche
a enflammé sa jeunesse.

C'est Rome puissante
qu'il va défier - son frère
lieutenant fidèle.

Aux pieds de ses éléphants
tout le lustre de Carthage.

Marche triomphale,
les peuplades traversées
prêtent allégence.

Unes après autres tombent
les places fortes romaines.

Au lac Trasimène...,
Sur le Tessin, la Trébie,
piteux sont romains.

A Cannes, en Apulie,
une écrasante victoire.

Vaincre le sachant,
profit des triomphes, les Dieux
lui ont refusé.

Pyrénées, Alpes... franchies,
arrêté aux Sept Collines.

Ombre leur faisant,
les sénateurs l'ont lâché
par peur de sa gloire.

De même ses alliés
et seul ainsi se retouve.

Carthage réduite
à l'impuissance, humiliée,
ainsi rabaissée,

Massinissa, Roi Numides,
grignote son territoire.

Ombres d'Hamilcar
et de son fils Annibal
planant dans les cieux.

"Delenda est Carthago"
proclamation, Rome impie.

La lourde défaite
de Zama sonne le glas.
C'est le coup de grâce.

Un long siège, l'orgueilleuse
riche cité est rasée.

Un cuisant échec
ayant poussé Annibal
aux heurts de l'exil.

Chez Antiochos, d'abord,
se réfugie le stratège.

Chez Prusias, ensuite,
il cherche un asile sûr.
Trahison abjecte-

Dans un dernier sursaut,
sans hésiter s'empoisonne.

Siècles de luttes,
deux d'incessantes batailles,
au bout la défaite.

Et Scipion Emilien
triomphant. Terres d'esclaves.

Province romaine,
la Carthage est devenue
grenier d'Italie

Sur ses cendres, une ville
reconstruite par César.

Racines d'un pays,
se modelant dans le sang,
demain Tunisie.

Peuple et terre de lumière,
croisées des convoitises.

Raymond MATABOSCH

 

Elégie à une inconnue

Vous belle étrangère
que je ne sais regarder,
vous, loin de ma terre,
par l'océan séparée,
êtes un mystère
que ne saurais décrypter.
A pas de velours,
dans ma vie, par mes écrits,
au matin d'un jour
enceinte de nuages gris,
vous êtes rentrée
et vous êtes posée,
présence diaphane,
sans que je ne vous y vois.
De votre passage,
quelques mots, seulement, restent,
simples et précieux,
riches et troublants, des mots
au coin d'une page
me refusant d'effacer.
Chacun, par ses lettres,
langue pure et maîtrisée,
délicieux hommage,
me conte ce délicat
instant où, perçant
mon intimité voilée
et la décryptant,
vous avez dompté mon moi,
votre me faisant.
Ne vous enfuyez! Restez!
Un rai de soleil
a illuminé mon ciel
dans ma nuit grisaille,
dans mes insipides jours.

Je ne saurai l'oublier.

Yogyakarta, le 24 Novembre 2006.

 

 

http://www.artyst.net